Le déclin

Jusqu'aux années 1740, Locronan était le seul fournisseur de la Compagnie des Indes à Lorient. Mais la fabrique de Rennes se modernise, de nouvelles entreprises sont créées à Angers et Beaufort, qui fournissent des toiles de meilleure qualité, dans des dimensions mieux adaptées aux grands bateaux en construction. La concurrence est rude et Locronan doit absolument évoluer.

Une première étape est franchie avec l'établissement du règlement de 17421, promulgué dans le but d'améliorer la qualité des toiles. Il fixe les caractéristiques techniques de tous les types de toiles tissées à Locronan : qualité des fils, dimensions, nombre de fils de chaînes etc...Avant sa mise en vente, chaque pièce doit être vérifiée dans un bureau implanté dans la plus grande maison du côté ouest de la grande place. Si elle est jugée conforme, elle est marquée du "coin" du bureau en tête et en queue. Cette visite est payante (1 sol 8 deniers), et en cas de défectuosité, la pièce est saisie et son fabricant est condamné à 50 livres d'amende. Ce règlement est très dur pour les tisserands, qui doivent souvent vendre leur dernière pièce finie, pour pouvoir acheter la nouvelle chaîne de la pièce suivante. Ils tenteront de le contourner, soit en vendant des pièces non marquées à des négociants complices, soit en fabriquant des fausses marques. Un registre nominatif est conservé au bureau de contrôle, sur lequel chaque tisserand doit apposer sa propre marque.

Selon le règlement de 1742, "les coins destinés à marquer les toiles contiendront le nom et les armes de la ville de Lokornan"

En Janvier 1748, le commis Michel Le Duff de Mésonan, nouvellement nommé pour faire appliquer le règlement de façon rigoureuse, ouvre le registre des tisserands2. En Juillet 1749, François Le Marchand, inspecteur des manufactures à Locronan, visite trois marchands du port de Camaret et saisit douze pièces de toiles non conformes. D'autres pièces seront saisies à Morlaix. L'enquête va aboutir à l'arrestation de Miliau Jannou et Augustin Le Mao, de Plonévez-Porzay, et de Rolland Hascoet de Locronan ; un autre prévenu, Yves Lannuel de Plomodiern, est en fuite. Ils sont tous accusés d'avoir fabriqué de fausses marques3. Bien qu'ayant nié les faits, ils seront condamnés en 1750 : Le Mao et Hascoet "à être battus et fustigés de verges sur les épaules par l'exécuteur criminel sur la place publique de Locronan, bannis pour cinq ans de la province, leurs biens et meubles confisqués", Jannou et Lannuel "à servir le Roy comme forçats sur ses galères l'espace de trois ans, après avoir été préalablement flétris des lettres G.A.L., et en plus à 50 livres d'amende". Ils survivront tous à leur condamnation, le premier à mourir étant Rolland Hascoet en 1767. Notons un des portraits, celui de Miliau Jannou, esquissé au cours de son interrogatoire : âgé de 29 ans, journalier et tisserand, c'était "un homme de haute stature, au visage long et maigre, au nez long et aux yeux enfoncés de couleur d'eau, avec des sourcils, barbe et cheveux longs et noirs, vêtu de deux pourpoints d'étoffe, l'un bleu et l'autre blanc, culottes et guêtres de toile, bas de laine et sabots aux pieds, un bonnet rouge à la main..."

Les ouvriers mis au pas (un rapport de l'époque les décrit comme un troupeau d'esclaves qui ne travaillent que pour enrichir un seul fournisseur), Pierre Chardon va tenter de moderniser l'entreprise, pour l'adapter au marché. Il demande pour cela son classement comme manufacture royale, promettant d'acquérir un terrain et d'y installer 50 métiers pour tisser des toiles "façon hollande"4. Mais sa demande sera finalement refusée, et Locronan continuera à utiliser son vieux matériel ; seuls quelques nouveaux métiers, expérimentés à l'initiative d'Anne Boger, permettront de produire entre 200 et 300 pièces par an estampillées "nouvelle fabrique".

La production va décroître inexorablement, passant de 10 000 pièces vers 1750 à 6 000 vingt ans plus tard, sur fond de conflit permanent entre les ouvriers et le commis au contrôle des toiles.

Notes

1 Arch.Dép.Loire-Atlantique,C 660, Règlement pour les toiles à voiles qui se fabriquent à Lokornan, 1742.
2 Arch.Dép.Finistère, C 35, Registres de la Manufacture de Locronan, 1748.
3 Arch. Dép. d'Ille et Vilaine., C 2630, Procès des fausses marques, 1750.
4 Arch. Dép. d'Ille et Vilaine., C 1532, Mémoire du sieur Chardon, qui demande le titre de Manufacture Royale pour la manufacture de Lokornan ; et son engagement d'y installer 50 métiers battants, 1757.