Maison 176

En 1924 madame veuve Nicolas( Mélanie Coadou, veuve de Jean Nicolas) accepte le classement de sa maison, "à deux étages, située sur la grande place de Locronan, comprise au plan cadastral sous le numéro 176 de la section I, et portant la date de 1669 sur une lucarne monumentale située sur le grenier".

Maisons 172,176

Maisons 172,176

Maison 176. Ancien bureau du contrôle des toiles

Maison 176. Ancien bureau du contrôle des toiles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au XVIIIème siècle, c'était l'une des trois maisons contigües de la famille Kermorvan Gueguen, qui possédait les lots 171, 172 et 176 du cadastre de 1847. Dans un aveu1 de 1781 elle est citée comme celle de Jean François Gueguen (1709-1790), sieur de Villeneuve, fils ainé de Guillaume Guéguen, sieur de Kermorvan, et de Julienne Rio. Il meurt sans héritier direct en 1790. Sa succession sera recueillie par ses neveux Bourriquen, qui vendront la maison le 30 floréal an II à Corentin Le Lons et Marie Jeanne Cornic son épouse.

Dans l'acte de vente et la prise de possession2,3, la transaction porte sur "une maison couverte d'ardoise vulgairement appellée la Maison du Boisdanet, ses issues et dépendances, située au cotté du couchant de la place dudit Locronan des Bois". Mais dans un bail du 25 messidor an II (13 juillet 1794), elle est dite aussi maison "de Villeneuve"4.

La première appellation nous ramène à Guillaume Le Baron, sieur de Boisdanet, qui épouse Janne le Liepvre, veuve d'Yves Le Briz, le 21 juin 1662 à Locronan. L'acte de mariage indique qu'il était originaire de l'évêché de Vannes, sans faire mention de son titre, qui venait peut-être de son épouse ? Il décède le 5 novembre 1708, et sa femme Janne le 18 mai 1712, sans descendance5.

Le couple est cité dans de nombreux actes de baptême et autres, dans lesquels le sieur de Boisdanet est qualifié de marchand de drap, ou encore syndic perpétuel et capitaine de Locronan. Ces titres le placent à la tête du général de la ville, c'est-à-dire du corps politique de Locronan. Il y exerçait des fonctions sans doute analogues à celles des maires actuels. Mais c'est son métier de marchand de drap qui a fait sa fortune, suffisante pour faire rénover, sinon reconstruire, sa maison du centre de la place, sur laquelle est apposée la date de 1669.

Lucarne de la maison Boisdanet

Maison Boidanet, 1669

Quelques actes épars des archives du prieuré montrent aussi qu'il a effectué d'autres achats dans la ville. Ainsi, en 1693, il achète une rente censive de six livres sur " un verger ou jardin estant au bout oriental de l’eglise parochialle dudit Locrenan vis-à-vis la grande et maitresse vitre de la dite eglise avec un emplacement de maison au costé du nort dudit jardin ou verger et au bout occidental de la maison à four du prieuré dudit Locronan faisantz lesdits jardins et aplacements de maison une partie des hérittages, par Guillaume Hemon presant fabrique de ladite eglise parochialle dudit Locrenan acquise de succession bénéficiaire de deffunt maistre Louis Lair et compaigne"6. Les cahiers de comptes des fabriques indiquent qu'il exploitait en outre de nombreuses terres, sur lesquelles il devait des redevances à l'église : terres du Mat, parc ar Faou, parc ar Furic, parc ar Leur ou Kerdiry, parc an Lheseach, parc ar Sant7.

Le 15 décembre 1708, Henri Challain, fabrique de l'église paroissiale de Saint Ronan des Bois, transmet à demoiselle Janne Le Lievre, veuve de noble homme Guillaume Le Baron sieur de Boisdanet, la sommation "de fournir à l'avenir de meilleur vin à messieurs les prêtres conformément au contrat de fondation du 17 mars 1708". Ce contrat prévoyait que les revenus de la ferme de la maison et du jardin autrefois à Louis Lair seraient destinés à payer la rente censive due à l'église, et à financer le service du vin de messe8.

En 1707 et 1708, il est mentionné comme fermier général du prieuré9, fonction qu'il avait exercée précédemment au prieuré de l'ile Tristan à Douarnenez10.

Après le décès de Janne Le Lièvre en 1712, ses biens vont échoir à ses neveux, c'est-à-dire aux enfants de sa sœur Marie, épouse de Jean Huchet11. Leur fille Perrine s'était mariée le 26 mai 1681 à Quimper avec François Guéguen, sieur de Kermorvan, dont le fils aîné Guillaume va épouser Julienne Rio le 6 avril 1708 à Locronan, et s'installer probablement dans la maison des Boisdanet. Ils auront plusieurs enfants dont l'aîné Jean François, sieur de Villeneuve, et Perrine, qui se marie avec Jean Bernard Bouriquen, sieur de Quenerdu, le 10 janvier 1729. Le premier est mentionné dans un bail du cinq juin 1748, selon lequel "Jean François Gueguen, sieur de la Villeneuve, notaire et procureur par plusieurs juridictions, héritier bénéficiaire des feux sieur et demoiselle de Kermorvan ses ayeuls, iceux héritiers purs et simples de deffunte demoiselle de Boysdanet sa tante, demeurant en la ville et paroisse de Locronan Saint Ronan des bois d'une part, Jean Piclet et Magdeleine Le Saux sa femme d'autre part, lequel sieur de Villeneuve a par le présent…, baillé cédé et délaissé auxdits Jean Piclet et femme, la maison, chambre avec le pavillon y joignant, jardin et écurie sous ledit pavillon en dépendants, actuellement possédés à titre de ferme par Anne Brouquel veuve de Louis Le Piclet leur mère et belle mère, laditte maison et dépendances sittuées en la rue Moal de cette ville au-dessus de la Croix du Roz..."

Après la publication du règlement sur les toiles pour la manufacture de Locronan en 1742, cette maison va abriter le bureau de contrôle prévu par la loi12, probablement dans une seule de ses pièces du rez-de-chaussée. Avant leur mise en vente, tous les tisserands devaient y présenter leurs rouleaux de toiles pour y recevoir une marque attestant leur bonne qualité. Un écusson sculpté au dessus de la porte, témoigne de ce rôle passé.

Dans l'acte du 30 floréal an II, les vendeurs sont les descendants de Perrine Guéguen et de Jean Bernard Bouriquen, neveux et petits-neveux du sieur de Villeneuve. Les acheteurs sont Corentin Le Lons, de Mézaudren, village de Quéménéven proche de Locronan, et son épouse Marie Jeanne Cornic, du Plessis en Plonévez Porzay. Leur mariage avait eu lieu le 5 mai 1792. Corentin était l'une des personnalités qui, localement, prenait une part active à la Révolution. Le 14 octobre 1792, il est cité comme procureur de la commune lors de la célébration sur la grande place de la naissance de la République13. En 1793, lors de la confection de la liste des contribuables, il est dit marchand, et sa fortune, évaluée à 5000 livres, le place dans les dix plus fortes impositions14. Il est qualifié de marchand, profession qui deviendra celle de colporteur dans la liste des assujettis aux patentes de l'an VII15.

En 1799, il est nommé "agent municipal" de Locronan lors du renouvellement des municipalités, devenues cantonales après 1795. Celle du canton de Locronan est dirigée par un président, assisté par un agent municipal dans chacune de ses communes (Locronan, Plonévez-Porzay et Quéménéven).

Le huit janvier 1806, Corentin Le Lons va en outre faire l'achat de la prairie du Boisdanet, vendue par Ronan Bouriquen, "située en la commune de Plonévez, donnant d'orient et du midy sur venelle qui mène de tresséol à Prat Goulet Quer"16. Cette prairie était chargée d'une rente de six francs due aux sieurs Fourgny de Châteaulin, que les acquéreurs devront acquitter. Les deux frères Sébastien et Vincent Fourgny étaient mariés aux deux sœurs Louise et Marie Françoise Guéguen, petites-filles de Guillaume Guéguen et Janne Rio, et descendaient donc des héritiers du sieur de Boisdanet, tout comme Ronan Bourriquen sieur de Quenerdu.

Le début du XIXème va lui être plus difficile. Il doit faire plusieurs emprunts que sa veuve ne pourra rembourser après son décès du 2 janvier 1809. Marie Jeanne Cornic doit céder sa maison par contrat du 23 août 1818, mais avec une clause de rachat possible, qu'elle et ses fils feront jouer en 182317.

Le couple avait six enfants vivants au décès de Corentin, cinq garçons et une seule fille. Yves, l'ainé, sera tisserand et marchand. En 1814 il est l'un des 55 tisserands signataires d'une procuration accordée à trois d'entre eux pour conclure des marchés18.

Plusieurs inventaires de meubles seront faits dans la maison.19,20 Celui de 1809, après le décès de Corentin, mentionne "trois métiers à tisserand avec dix lames", évalués 100 francs.

En 1824, lors d'un partage entre les trois frères Pierre, Yves et Jean Marie Le Lons, les trois métiers de tisserand et leurs lames y sont estimés 150 francs, et on y trouve en outre "quinze chaines de fil (300 francs), huit pièces de toiles d'olonne (216 francs), huit pièces de toile à voiles (180 francs), dix pièces de rondolettes (320 francs), cent kilogramme de fil de chanvre (200 francs), cent kilogrammes de fil d'étoupe (125 francs)".

Dans ce même document on mentionne aussi "le moulin à passer la farine (140 francs), les poids, la balance et tous les outils de la boulangerie (150 francs). La production textile s'est donc développée depuis 1809, mais une autre activité, la boulangerie, est attestée.

Elle existait déjà depuis quelques années, car Jean, l'un des autres frères Le Lons, est qualifié de "boulanger, demeurant sur la grande place de Locronan", dans son contrat de mariage de 1817 avec Marie Anne Poulmarch. Et les poids, balances, maies à faire la pâte étaient déjà présents sur l'inventaire de 1809.

Les Le Lons étaient donc à la fois marchands, boulangers et tisserands. Ils étaient aussi agriculteurs, car les inventaires révèlent la présence d'animaux dans les dépendances de la maison : ainsi en 1824, il s'y trouve trois chevaux, trois vaches et deux porcs.

Après le décès de Yves Le Lons en 1828, la maison revient à son frère Jean Marie, époux de Marie Anne Guéguen, qui disparaît peu de temps après en 1833. Le nouvel inventaire contient, entre autres :

"un vieux métier à tisserand (12 francs), un ouardissoir, un dévidoir et un banc (3 francs), cent cinquante échevaux de fil de chanvre et d'étoupe (60 francs), soixante mètres de toile (24 francs).

une table à four et deux pétrins avec les ustensiles pour le four (25 francs), trois cents kilogrammes de farine de froment (30 francs)".

Si on y fait toujours du pain et des toiles, le tissage semble avoir moins d'importance : il n'y a plus qu'un seul métier, aucune réserve de chaîne de fil, mais présence d'un "ouardissoir" pour les fabriquer.

Devenue veuve, Marie Anne Guéguen doit trouver un boulanger. Elle fera tout d'abord appel à son jeune neveu Jean Yves Coadou, 14 ans, qui avait interrompu ses études. Il y est recensé en qualité de boulanger en 1836, tout comme Corentin Le Lons, un autre neveu de15 ans, fils de Jean et de Marie Anne Poulmarch. Mais il va reprendre sa scolarité au petit séminaire de Pont-Croix, et deviendra plus tard évêque de Mysore en Inde21.

Par la suite la maison sera affermée à la famille Coadou. En 1843 Marie Anne Guéguen accorde un bail à sa sœur Marie Louise, veuve Coadou22. Le bail est renouvelé en 1846, au profit de Marie Yvonne Coadou, fille de la précédente, qui se marie en 1849 avec Corentin Le Lons, fils de Jean. Le couple occupe la maison lors du recensement de 1851 et, selon le cadastre, Corentin en est le nouveau propriétaire en 185823.

En 1851, Corentin est élu adjoint du maire Benoît Morvan. Il sera nommé maire en 1854, après révocation de ce dernier, et restera en fonction jusqu'à son décès du 26 juin 1864, sept ans après celui de son épouse survenu en 1857. Il laisse trois enfants mineurs, Marie, Stanislas et Louis, qui auront comme tuteur Jean Guillaume Coadou, prêtre et frère de Marie Yvonne. Il fait procéder à un inventaire des meubles de la maison, qui montre que le tissage y a complètement disparu. Selon les actes de recensement des années suivantes, la boulangerie sera tenue par Jean René Bernard, le garçon boulanger de Corentin en 1861.

Quelques années plus tard, le seul héritier sera Louis Le Lons, qui épouse Marie Lavalou le 17 mai 1885 à Landerneau.

En 1886, la maison est occupée par Jean Marie Coadou, cousin germain de Louis, et son épouse Marie Jeanne Cornic. Selon un acte du 2 mars 1891, Louis Le Lons et femme leur vendent, "une maison d'habitation couverte d'ardoises, composée d'un rez de chaussée deux étages et un grenier ; une maison à four, un appenti sur la cour ; la cour au couchant ; une crèche à vaches avec grenier au-dessus sur la même cour ; enfin un petit jardin au-delà de la crèche avec les murs de clôture qui en dépendent, le tout d'une contenance de vingt deux ares environ sans plus ou moins, situé en la ville de Locronan, bien connu de l'acquéreuse ; donnant généralement du nord sur propriété Bradol et chemin, du midi sur droits à Michel et sur la route de Locronan à Douarnenez, du levant sur la place de Locronan, et du couchant sur chemin"24.

C'est leur fille Mélanie, veuve Nicolas qui accepte le classement de la maison en 1924. En 1908, elle avait épousé Jean Nicolas, tombé au front en 1918. Son fils Jean sera maire de Locronan de 1947 à 1965.

Depuis Corentin Le Lons et ses enfants, la maison a toujours abrité une boulangerie, qui est encore exploitée par ses descendants.

Notes
1 Arch. Dép. Finistère, 4 E 38 66, Aveu de Pierre Chapalain et Marie Guivarch sa femme au prieur de Locronan, 1781.
2 Acte de vente de la maison dite "Maison du Boisdanet", 30 floréal an II, Archives privées.
3 Prise de possession,14 thermidor an II, Archives privées.
4 Arch. Dép. Finistère, 4 E 36 50, Ferme à Joseph Poulmarch du pavillon situé derrière la maison de Villeneuve, 25 messidor an II.
5 Archives Municipales, Mairie de Locronan.
6 Arch. Diocésaines de Quimper, Locronan, série AAA 7, Comptes rendus du général, Locronan.
7 Arch. Diocésaines de Quimper, Locronan, série AAA 7, Comptes des fabriques, Locronan.
8 Arch. Diocésaines de Quimper, Locronan, série AAA 7, Fondations, Locronan.
9 Arch. Diocésaines de Quimper, Locronan, série AAA 7, Comptes rendus du général, Locronan.
10 H. Bourde de la Rogerie, Le prieuré de Saint-Tutuarn ou de l'ile Tristan,Bulletin  Soc. Arch. du Finistère, 1905, p243.
11Une soirée à Penanros chez les le DEAN à la veille de la révolution, pp53-54. pdbzro.com/pdf/penanros.pdf.
12 Arch. Dép. Loire-Atlantique,C 660, Règlement pour les toiles à voiles qui se fabriquent à Lokornan, 1742.
13 Arch. Dép. Finistère, 18 L 85, Procès-verbal de la cérémonie d'abolition de la royauté et de l'établissement de la République sur la place de Locronan, le 14 octobre 1792.
14 Arch. Dép. Finistère, 13 L 42, Tableau des citoyens imposés ou imposables au rôle des contributions de 1793. Canton de Locronan.
15
Arch. Dép. Finistère, 13 L 106, Rôle des patentes de l'an VII, dans le canton de Locronan.
16 Achat de la prairie du Boisdanet, 1806, Archives privées.
17 Rachat de la maison Boisdanet par Yves, Jean-Marie et Pierre Le Lons, 18 août 1823. Archives privées.
18 Arch. Dép. Finistère, 4 E 68 14, Procuration par René Moreau et autres fabricants de toiles à voiles aux sieurs Yves le Guillou et dame Guéguénou Bernard, 1814.
19 Arch. Dép. Finistère, 4 E 36 63, Inventaire après le décès de Corentin Le Lonz, 1809.
20 Inventaires de meubles, 1824, 1834, 1864. Archives privées.
21 H. Perennes, Monseigneur Jean-Yves Coadou, Premier Evêque de Mysore, Imp. Corn., Quimper, 1936.
22 Bail à Marie Louise Gueguen, veuve Coadou. Archives privées.
23 Arch. Dép. Finistère, 3 P 135 7, Matrice cadastrale, folio 155, Corentin Le Lons.
24 Vente d'une maison à Locronan, par Louis Le Lons et Marie Lavalou, à Marie Jeanne Cornic, femme Coadou, 3 mars 1891.